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La Bonne aventure

Le premier de la journée a gratté timidement la porte. Encore un qui n'a pas lu le panneau "entrez sans frapper : consultation en cours" ! Je me suis penchée pour le voir s'installer dans la salle d'attente à travers le rideau de perles. C'était sa première fois. Un type tout gris, la quarantaine, longiligne, avec un air de lièvre apeuré. Je l'ai fait poireauter une dizaine de minutes, le temps de voir comment il évoluait dans cet environnement inhabituel. Il a jeté un regard circulaire et suspicieux aux thèmes astraux, aux cristaux, aux tapisseries multicolores et aux magazines new-age. Puis évidemment il a dégainé son portable. Ses sourcils se sont crispés et il s'est mis à pianoter nerveusement. Encore un intoxiqué du travail ! Profitant du fait qu'il ne m'avait toujours pas vue, je me suis penchée davantage. Un énergumène pareil, c'est rare dans ma profession. Je l'ai observé comme un ornithologue détaille une nouvelle espèce. Comme...

La garde

On m’a postée devant la porte, au dernier étage de la plus haute tour. On m’a dit « Tu bouges pas » et comme on a ajouté « C’est un ordre », j’ai obéis. C’est la formule magique, la règle du jeu. Un peu comme si on avait dit « Jacadi a dit : reste ici ! ». Seulement voilà, ils sont tous partis et moi je suis restée, sans bouger. Ou presque. Au début j’étais droite comme un piquet, fière, imperturbable. Un pet de mouche n’aurait pas fait frémir les poils de ma moustache. Mais de moustache, en vérité, je n'ai point, à peine un clair duvet au dessus de la lèvre et encore, c'est beaucoup dire ! Peu à peu, mes cheveux ont poussé et je me suis affaissée. Je me suis appuyée nonchalamment sur ma hallebarde. Comme j’aspirais à davantage de confort, j’ai commencé à me mettre à l’aise. J’ai ôté mes jambières pour pouvoir fléchir un peu les genoux. J’ai dégrafé la bavière qui m’entaillait la gorge, puis je me suis débarrassée de mon casque qui, non content de me faire une tête d’abrutie,...

Olympia

Le plus pénible, ça a été d’occuper le chat pendant tout ce temps. Il ne cessait de sauter du lit et contemplait par la fenêtre les pigeons d’un air gourmand. C’était un chat de gouttière charbonneux, maigre et couvert de crasse. Édouard l’avait trouvé   le matin même, en sortant de chez lui. J’avais d’abord refusé de le laisser enter avec cet animal répugnant qui empestait les ordures et trimbalait des puces à foison. On les voyait même bondir frénétiquement, dans une folle nuée d’insectes suceurs de   sang. Il avait insisté. J’avais grimacé. Ce maudit greffier allait contaminer notre pauvre réduit ! C’était déjà pas bien commode de vivre à trois (une modèle, une danseuse et une couturière) dans une si petite pièce, si en plus on attrapait la gale ! Mais comme Édouard n’en démordait pas, que selon lui ça équilibrerait la composition et y apporterait une touche de mystère et blablabla… j’ai fini par céder. Lorsque Flavia est arrivée, j’étais déjà nue, allongé...

Cats

Je tourne la clé dans la serrure, la porte s'ouvre dans un grincement macabre. Fulbert est là, vautré dans le canapé. Il me lance un regard dédaigneux, plein de reproches. "Oh, ça va, hein !" J'accroche ma veste au porte-manteau, balance mon sac par terre, avant de tituber jusqu'au canapé. Je m'écroule lamentablement et manque d'écrabouiller Fulbert qui prend la fuite avec un "mrou!" de mécontentement. Bien évidemment, il file dans la cuisine et pose son arrière-train roux et dodu devant le saladier en inox qui lui sert de gamelle, "Mon petit père, tu as quand même de sacrées réserves, alors merci de me laisser souffler !" J'allume la télévision et tombe nez à nez avec une de ces ignobles bouses de la téléréalité. Quelques chaines plus loin, un programme de télé-achat me vente les miracles d'un produit granuleux, couleur ciment, capable de faire fondre mes "kilos en trop en moins de trois semaines !" Je grimace...

Douce nuit

Image
- Qu’est-ce qu’il glande ? On va pas y passer la nuit - Bah quoi ? Il vient de partir. Déstresse ! - Tu plaisantes ? Ça fait bien 20 minutes qu’il est là-dedans - Oh toute suite… A peine 10 et encore je suis large ! - Tu comptes le temps qu’il a pris pour faire passer son gros cul de vieil alcoolo gavé de pain d’épice par l’entrée ? - Mais qu’est-ce que t’as, toi, ce soir ? Tu fais la gueule, ou quoi ? - Naaan… c’est pas ça… Mais la route est encore longue alors si on perd une demi-heure à chaque escale, on y est encore l’année prochaine. - Et alors ? T’es pressé ? T’avais autre chose de prévu ? Un rencard ? Un réveillon de Noël en famille ? - T’es con… Tu as tout de même conscience qu’on est serré, niveau timing ? On dirait que tu t’en tapes. - Mais je m’en tape pas ! Je trouve juste bizarre que tu prennes tout ça tellement à cœur. C’est comme d’habitude. Il va traîner un petit peu au début, faire le touriste, casser la croûte ici ou là, et sur les coups de 3 heures, il se re...

Itinéraire

Nos regards se croisent. Je baisse les yeux, mi-gênée, mi-irritée. Qu’est-ce qu’il a, à me fixer comme ça, celui-là ? Il a jamais vu une fille avec un gros nez et un top à paillettes orange fluo ? Ou bien il est déjà bourré à 21h34 ? Je fais mine de contempler par la fenêtre la magnifique lune quasi-pas-pleine-du-tout et je le détail avec autant de discrétion que le ferait un éléphant en plein triple-axel dans une patinoire. Il est quelconque. Ni beau ni laid. Standard quoi. Le genre de type à qui le coiffeur fait systématiquement la même coupe de cheveux sans âme. Le genre d’individu à qui aucune coiffure n’irait de toute façon. … Un look de hipster bateau, une chemise à carreau, un t-shirt délavé surmonté d’un logo obscur (une série ? un jeu ?  Un bouquin ? Une marque de lessive ? Qu’importe !), un jean raide grisâtre qui fut peut-être noir pendant un temps. Les lunettes à grosse monture du gars qui a passé la fin de son adolescence à défoncer ses rétines sur des jeux en lignes...

Strapontin

Votre attention s’il vous plaît, le trafic reprend progressivement mais reste très ralenti sur la ligne 1 dans les deux sens, suite à la présence d’un troupeau de zèbres sur les voies. Merci de votre compréhension… -  Oh MON DIEU ! -  ??? -  Vous vous êtes levée ! -  Oui ?... -  Vous tenez debout ! Toute seule !!! -  …Euh oui…Et ? -  Mais c’est extraordinaire ! -  Ah bon ? -  Totalement… Vous aviez le cul collé au strapontin depuis 15 bonnes minutes alors que la rame est pleine à craquer, en pleine heure de pointe…Et là, soudainement…C’est absolument diiingue !!! -  Vous vous fichez de moi ? -  Pas du tout. Je suis très impressionnée. J’ai le sentiment que vous ne réalisez pas à quel point votre geste est…stupéfiant ! -  Pas bien, non… -  Un miracle. Un VRAI miracle. LE MIRACLE de Noël…un mois en avance. -  Non mais c’est bon, vous… -  Quand je pense qu’il y a tout juste quelques minutes, vous éti...