2016-12-05

Itinéraire

Nos regards se croisent.
Je baisse les yeux, mi-gênée, mi-irritée. Qu’est-ce qu’il a, à me fixer comme ça, celui-là ? Il a jamais vu une fille avec un gros nez et un top à paillettes orange fluo ? Ou bien il est déjà bourré à 21h34 ?
Je fais mine de contempler par la fenêtre la magnifique lune quasi-pas-pleine-du-tout et je le détail avec autant de discrétion que le ferait un éléphant en plein triple-axel dans une patinoire. Il est quelconque. Ni beau ni laid. Standard quoi. Le genre de type à qui le coiffeur fait systématiquement la même coupe de cheveux sans âme. Le genre d’individu à qui aucune coiffure n’irait de toute façon. … Un look de hipster bateau, une chemise à carreau, un t-shirt délavé surmonté d’un logo obscur (une série ? un jeu ?  Un bouquin ? Une marque de lessive ? Qu’importe !), un jean raide grisâtre qui fut peut-être noir pendant un temps. Les lunettes à grosse monture du gars qui a passé la fin de son adolescence à défoncer ses rétines sur des jeux en lignes, des réseaux sociaux et son blog d’artiste maudit (auteur ? photographe ? dessinateur de bd ?). Il a un truc pourtant. Quelque chose en plus. Un je ne sais quoi qui cri très fort : « Je suis un type génial, et si on faisait connaissance ? »
Merde ! Il s’approche. Maisqu’est-cequ’ilveut ? Maisqu’est-cequejefais ? Il esquisse un sourire niais. Il ouvre la bouche… Je déteste cette horreur de top orange et mon legging me rentre dans le…
« Salut… ? »
« Sa…lut. »

Nos regards se croisent.
C’est idiot, je crois que j’ai rougi. J’espère qu’il ne s’en ai pas rendu compte. Je n’arrive toujours pas à savoir si ce rendez-vous était une bonne ou une mauvaise idée. Au moins, cette fois-ci, je ne suis pas sapée comme un clown qui ferait du lap-dance ! Il profite du silence pour tremper les lèvres dans son chocolat viennois. Je tripote nerveusement ma tasse de thé fumante. La chantilly lui fait une moustache qu’il balaye d’un coup de langue. Je ne le trouve pas beau. J’aurais aimé lécher moi-même la chantilly sur sa bouche. Qu’est-ce qui me prend ? C’est ridicule. Il parle beaucoup. J’aime bien sa voix. Il est intéressant. Drôle. Apaisant. Je souris. J’ai l’air gourde ! Je tente une observation tout à fait hors de propos :
« Tu savais que le bouton de fermeture anticipée des portes dans un ascenseur est en fait un bouton placebo ? Il ne sert absolument à rien, c’est juste pour donner aux gens l’illusion qu’ils vont plus vite. »
Il répond : « Ah bon ? » comme s’il était véritablement surpris.
Il est tout de même gentil de me faire croire que ce que je raconte est intéressant.

Nos regards se croisent.
Il semble perdu, troublé ou carrément affamé. Il se contracte entre mes cuisses. J’aimerais le dévorer entièrement. Il lâche un soupire qui se mut en gémissement. Je le cueille sur ses lèvres sans interrompre le mouvement. Il plaque ses mains sur mes seins, je ferme les yeux. Encore plus qu’en moi, c’est contre moi que j’aime le sentir. Je voudrais que ça ne s’arrête jamais : moi à califourchon, lui en dessous, l’air totalement paumé, les regards fiévreux, les gestes malhabiles, nos bouches qui se cherchent dans une demi-pénombre. Mais dans un dernier soubresaut, il exulte, je retombe mollement, silencieusement, sur lui et j’attends… quoi ? la fin du monde ?

Nos regards se croisent.
« Qu’est-ce que tu en penses ? »
Je hausse les épaules. Pour moi, safran ou poussin, c’est un peu pareil. Il insiste, le safran est plus solaire, le poussin plus pastel. Je lui signale que c’est bizarre, pour un homme, d’être aussi tatillon sur les couleurs.
« Non je trouve pas… C’est important, le salon, quand même… »
Je suis d’accord, c’est très important. C’est un premier pas dans notre vie à deux. Après safran ou poussin viendront d’autres questions existentielles auxquelles nous devrons répondre ensemble : Coupé ou monospace ? Fox terrier ou bouvier bernois ? Lucia ou Clémentine ? Je souris. Un sourire un peu trop franc qui laisse discrètement passer un bref éclat de rire. Pas suffisamment discret…
« Pourquoi tu te marres ? » glousse-t-il
« Pour rien… Je suis juste contente de…faire ça avec toi. »
Il passe son bras autour de mes épaules, m’embrasse sur la tempe et m’entraine dans le rayon suivant :
« …Ou sinon, un papier-peint ? »
Eurk ! Un papier-peint ? Mon mec viendrait-il tout droit des années 80 ?!?

Nos regards se croisent.
Je baisse les yeux. Il resserre sa prise sur mon bras. Il cri. Mes oreilles bourdonnent. Je ne peux qu’imaginer ce qu’il me crache au visage. Je suis ailleurs. J’ai la tête qui tourne. J’ai peur.
J’ai tellement peur de tout casser pour une stupide histoire de fesses. Je marmonne que je l’aime, mais il cri de plus belle. Ce n’était probablement pas la bonne réponse.
Mes jambes sont devenues coton. A croire que seule sa poigne sur mon épaule me maintient encore debout. Il passe sa main sous mon menton, m’oblige à le regarder. Mes yeux fuient, papillonnent comme s’ils étaient en danger. Il hurle « Regarde-moi… ! ». Je pense aux voisins. C’est idiot, qu’ils aillent se faire foutre !
Un silence. Il s’est tut. Enfin. Il attend. Je dois lui répondre. J’ai tellement peur de le perdre. J’hésite puis je me lance. Je lui déblatère tout un tas de lieux communs, battus et rebattus dans les romans, les films, les chansons. Je le supplie de me pardonner, je lui dis que je l’aime, que je n’ai jamais aimé que lui, que tout cela ne signifiait rien pour moi, que c’est terminé, que ça n’arrivera plus. Je suis vraiment trop conne. Trop conne !!! Mais il ne m’entend pas. Il a déjà attrapé son manteau et claqué la porte.
Moi, je sanglote lamentablement sur le parquet. J’ai toujours pensé que j’étais trop futée pour cette scène pathétique du drame conjugal. A présent je sais que non.

Nos regards se croisent.
Le sien est calme, serein, décidé, ce qui ne m’énerve que davantage.
Il détourne enfin le regard, probablement intimidé par le feu ardent du mien. Si je pouvais tuer par la pensée, il serait déjà mort. Il remue nerveusement la cuillère dans son capuccino, je crispe mes doigts sur mon verre de soda. Même le lent balancement de la rondelle de citron au milieu des glaçons m’exaspère. J’ai envie de tout envoyer balader, de tout fracasser contre le mur…et ça sale petite tronche prétentieuse avec !
« C’est juste une pause. Un temps mort. Tu le vois bien, qu’on se fait du mal, quand même ? »
Ma mâchoire se serre. C’est mieux. Si elle était plus souple, je lui enverrais certainement une flopée d’insultes. Une pause ? Tu me prends pour une andouille ? Tu crois peut-être que j’ai cinq ans et demi et que je vais gober toutes tes salades ?
« On peut pas continuer comme ça, Annabelle. C’est plus possible. »
« Qu’est-ce que tu veux au juste ? Me faire payer, c’est ça ? »
« Non. Je veux juste qu’on aille mieux, tous les deux. Il y a des torts des deux côtés et je pense sincèrement qu’on a besoin de faire le point. Séparément. »
Alors c’est comme ça ? C’est fini ? Je tremble. J’ai la nausée. Mes yeux se remplissent de larmes. J’ai même l’impression d’entendre l’eau salée glouglouter dans mes orbites.
« C’est à cause de cette histoire avec Gustave ? »
« Je t’en prie…ça remonte à six ans maintenant… »
« Mais alors quoi !? Hein ? Ta Justine ? Ou alors, une autre ?... Hein ? C’est ça ? »
« Non, voyons. Ça n’a rien à voir. Mais tu ne peux pas être aveugle à ce point-là ! Tu vois bien qu’on s’engueule constamment. Tu vois bien qu’on a plus du tout les mêmes envies, les mêmes projets d’avenir… Tiens, même tes amis… »
Il s’interrompt, comme conscient de s’aventurer sur un terrain glissant et injustement cruel. Il soupire. Je lâche mon verre. Je caresse instinctivement sa main. Sa peau. Douce, chaude, si familière. J’ai tellement envie de lui tout à coup. J’aimerais me réfugier contre lui et ne jamais plus en sortir. Il retire sa main, comme si la mienne l’avait brûlé. Comme si j’étais devenue la créature la plus répugnante que la Terre ai jamais portée. Je me sens triste, humiliée, seule. Je le hais tellement fort ! C’est fou comme je l’aime !
« Je ne veux plus continuer comme ça, tu comprends ? »

Nos regards se croisent
Il a pris un peu de ventre. Peut-être se dit-il la même chose en me contemplant. Il me fait la bise, l’air distrait. C’est très étrange comme contact. D’un côté, ses lèvres, ses joues, sa main sur mon épaule me font l’effet d’une scène maintes fois rejouée. Mon corps semble reconnaître celui avec qui il a  partagé tant d’étreintes, de caresses, de baisers langoureux. Peut-être même se scandalise-t-il de cet effleurement chaste. De l’autre c’est comme si un parfait inconnu venait d’envahir mon espace vital, comme si on s’était vaguement connu dans une vie parallèle mais que là, présentement, nos joues l’une contre l’autre, c’est déjà beaucoup trop !
C’est lui qui a insisté pour que l’on se voie. Surtout, garder contact et pourquoi pas, rester amis… Mais quel est l’intérêt de maintenir une entente cordiale de carnaval avec une personne dont on a (ou qui vous a) littéralement brisé le cœur ? Quelle sincérité dans cet échange peut-on espérer après avoir partagé du très bon comme du très mauvais ? A part peut-être pour se donner bonne conscience, se convaincre qu’on n’a pas complètement tout détruit.
A mon grand étonnement, je ne ressens ni colère, ni peine, ni regret. Un inconnu, vous dis-je. Un parfait inconnu. Ou tout au plus, un vieux copain du collège que l’on recroise après une éternité et à qui on ne sait trop quoi dire. Ça donne un échange banal du genre « Hey ! Comment tu vas ? T’as l’air en forme. Tu fais quoi de beau ? Et tes parents ?... Et Serge et Camille, comment ils vont ?... »
On s’installe dans un café, comme le jour où tout a commencé et celui où tout s’est terminé. Je commande un Martini. Oui, à quatre heure de l’après-midi. J’ai  juste besoin qu’il comprenne que j’ai changé. C’est absurde, je sais. Il prend un café et une part de tarte au citron.
Je le regarde lécher goulûment sa cuillère, l’écoute siroter bruyamment son café. Je me demande comment j’ai pu passer tant d’années avec un type qui fait claquer sa langue à chaque boucher de gâteau et qui met un temps fou à finir un pauvre expresso. Il me demande si j’ai quelqu’un. Je tente durant un quart de seconde de donner un sens à cette question, avant de lancer une réponse banale et volontairement floue :
« Rien de très sérieux. »
Il hoche la tête, songeur. Il s’agite un peu, semble espérer que je lui retourne la question. Sa nervosité m’amuse. Je persiste dans mon silence, juste pour le voir s’enfoncer davantage. Puis je décide de pousser le jeu un peu plus loin :
« Il y a quelques mois, j’ai eu une brève histoire avec Karim… tu sais, le frère de ma collègue Silvia ? Mais ça s’est arrêté là. L’un comme l’autre, on n’avait pas spécialement envie de se lancer dans une relation durable… C’était pour passer le temps, tu comprends ? »
Il bafouille des « Hmm-hmm » qui laissent supposer que non, il ne comprend pas, que ce babillage l’ennui, que son idée initiale l’obsède. Je le dévisage avec un demi-sourire. J’attends qu’il se décide. Et soudain, il répond à mes attentes. Il se lance. Il crache enfin le morceau !
« Je suis papa depuis 6 semaines. »
« C’est merveilleux ! »
Il me rend aussitôt mon sourire, en version ultrabright, et lâche un soupire de soulagement. Que craignait-il au juste ? Que je me mette à crier, à pleurer ? Que je le supplie de revenir et par la même occasion de balancer son gosse dans le caniveau ? Ou souhaitait-il simplement obtenir ma bénédiction ? C’est peut-être un peu tard, non ? Et comme libéré d’un poids immense, il me balance la totale : il s’appelle Evan, maintenant il mesure… il pèse… la maman s’appelle Chloé, ils se sont rencontrés en séminaire de… Ils sont tellement heureux que…et tu sais, l’été prochain, ils partiront avec ses beaux-parents à….
Il semble tellement ravi de me raconter tout ça. Je l’écoute attentivement, fournis des réponses brèves et des sourires là où il semble en souhaiter. Après une bonne demi-heure sur ce modèle, il s’interrompt enfin, lâche un nouveau soupire satisfait puis déclare :
« Il faut que j’y aille. J’étais vraiment enchanté de te revoir. »
Il jette un billet sur la table, se lève, enfile son manteau, s’enroule dans une écharpe à carreaux. Il dépose sur ma joue une bise, toute aussi creuse que celle de l’arrivée.
« Bon bah…il faudra qu’on se refasse un truc, un de ces quatre… »
Je remue stupidement la tête et lui adresse un signe de la main alors qu’il passe la porte. Je sais qu’on ne se reverra pas, je me demande si lui aussi l’a compris.
Je vide mon verre et commande une crêpe au caramel.

2016-11-26

Strapontin

Votre attention s’il vous plaît, le trafic reprend progressivement mais reste très ralenti sur la ligne 1 dans les deux sens, suite à la présence d’un troupeau de zèbres sur les voies. Merci de votre compréhension…

-  Oh MON DIEU !
-  ???
-  Vous vous êtes levée !
-  Oui ?...
-  Vous tenez debout ! Toute seule !!!
-  …Euh oui…Et ?
-  Mais c’est extraordinaire !
-  Ah bon ?
-  Totalement… Vous aviez le cul collé au strapontin depuis 15 bonnes minutes alors que la rame est pleine à craquer, en pleine heure de pointe…Et là, soudainement…C’est absolument diiingue !!!
-  Vous vous fichez de moi ?
-  Pas du tout. Je suis très impressionnée. J’ai le sentiment que vous ne réalisez pas à quel point votre geste est…stupéfiant !
-  Pas bien, non…
-  Un miracle. Un VRAI miracle. LE MIRACLE de Noël…un mois en avance.
-  Non mais c’est bon, vous…
-  Quand je pense qu’il y a tout juste quelques minutes, vous étiez dans l’incapacité totale de décoller vos fesses du siège et là…
-  Bon, ça suffit.
-  …sans crier gare… C’est prodigieux. Littéralement PRO-DI-GIEUX. Une telle volonté d’y parvenir. De lutter contre la fatalité, les obstacles et les injustices. Y’a pas a dire, vous forcez l’admiration. Vraiment.
-  …
-  Mais comment vous faites ? Comment vous faites, au juste pour avoir une telle foi en la vie et en vous même ?!
-  ...
-  C’est surnaturel…c’est tellement émouvant…tellement inspirant, je n’en reviens pas…Mais…mais non, attendez… ne partez pas ! Il faut ameuter les médias, les politiques, le Vatican et Jean-Marc Morandini… C’est quand même pas si souvent qu’on assiste à un véritable miracle… Oh ! Revenez !

2016-04-09

Con, cours !

Cette année, une fois encore, je vais devoir passer mon sempiternel (3e, en vérité) concours pour accéder à la fonction suprême et tant convoitée d’Assistant de Conservation du Patrimoine et des Bibliothèques. Un titre ronflant pour désigner une personne qui gère des collections de documents, vous conseille et organise tout plein d’animations fort sympathiques pour petits et grands, dans un univers merveilleux, plus connu sous le nom de « médiathèque ». Grosso-modo, ce que je fais cinq jours sur sept depuis un bon bout de temps. Ni plus, ni moins.

Je vais devoir me lever de bonne heure (bon admettons...) avec une boule au ventre, prendre un RER qui ne fonctionne correctement que 6 jours par an (petit indice : c’est la première lettre de l’alphabet), patienter pendant une heure dans une zone industrielle tristoune et plancher trois heures durant sur le sujet obscur d’une note de synthèse inutile. La note de synthèse, pour ceux qui se poseraient la question, c’est effectivement une épreuve qui ne sert à rien. Aucun corps de métier ne l’utilise de manière aussi systématique qu’on veut bien nous le faire croire. A vue de nez, je dirais que trois personnes à tout casser doivent en faire une toutes les deux semaines, quelque part dans l’hexagone. Une bonne raison de se pourrir la santé pendant des mois pour réussir la sienne, non ?!



Non, forcément. Une journée de perdue à faire un travail inutile, ça ne donne pas spécialement envie de danser la Macarena en sifflant des cocktails. Mais des raisons d’y aller malgré tout, il y en a bien quelques-unes (sans quoi, ce serait du masochisme !). Le salaire, pour commencer… parce que, quoi qu’on en dise, les sous, c’est bien pratiques et que sans concours, point d’évolution de carrière (ou si peu). Pour certains candidats, des responsabilités ou un poste plus intéressants, après des années passées en catégorie C. Mais celle qui a ma préférence et qui vaut son pesant d’oranges amères, c’est tout simplement que j’en ai un peu besoin. Comme je le disais plus haut, après sept années de bons et loyaux services dans la Fonction Publique Territoriale, je ne suis toujours pas considérée comme légitime à mon poste. J'enchaine les CDD ad vitam aeternam et je ne peux prouver ma valeur qu'en décrochant ce fichu concours. Or, on l’aura deviné, les concours, c’est vraiment pas ma tasse de thé ! Sinon, forcément, je l’aurais eu plus tôt !

Résumons : ça fait un sacré moment que j’investis du temps et de l’énergie pour mes collègues, pour les collections et surtout pour le public, mais à part ces menus détails, je ne suis pas, techniquement parlant une « vraie bibliothécaire ». Parce que je n’ai pas décroché le pompon, le Graal, la crème que tout contractuel convoite : un flûtain de papelard qui stipule que, c’est bon, j’ai fait une dissert’ pas trop merdique, j’ai répondu à 4-5 questions sur les collectivités territoriales et je me la suis racontée devant un jury qui ne connaît strictement rien à ce boulot (à part peut-être ce qu’il en a vu dans les films) ; donc je suis admise dans le clan très fermés des vrais « Assistants !!!!! ». Plus compliqué que de rejoindre les francs-maçons, je vous dis !

Alors, forcément, je suis pas tout à fait joisse. Le concours arrive à grands pas. Dans un mois et demi, j’y serai. A nouveau. Et je n’ai ni la motivation, ni les pseudo-compétences requises pour l’obtenir. En fait, pour tout dire, je n’ai aucune envie de les avoir. Parce qu’en ce qui me concerne, JE SUIS LÉGITIME. Ces gens par contre, ne sont pas habilités à me juger. Tout ce qu’ils voient de moi, c’est un machin apeuré qui tremble sur sa chaise à l’idée de louper, une fois encore, son passeport pour la titularisation. Et qui VA le louper, assurément ! Pour la simple et bonne raison qu’il faut bien écrémer, que même si on est compétent et qu’on aime ce qu’on fait, ça reste un concours : y’en aura pas pour tout le monde !

Pourquoi je devrais les prendre au sérieux ? Pourquoi je devrais respecter cette formalité alors que ce système n’a aucun respect pour moi ? Sept ans d’implication, sept ans de précarité… Alors que, bon, soyons honnêtes, j’en ai vu, des fonctionnaires (des cas isolés, heureusement), des purs et durs, titulaires depuis 10, 20, 30 ans, qui ont les mêmes missions que moi, et qui ont la motivation de poissons rouges neurasthéniques après un marathon. Des qui parlent aux usagers comme à des chiens. Des qui chient dans la colle, bien comme il faut, quand on leur réclame le moindre effort. Des qui vous prennent de haut, parce qu’ils sont là depuis tellement longtemps qu’ils ont l’impression de faire partie des meubles, et que pour changer de mode de fonctionnement, il faudra les faire péter en même temps que les murs.

Alors sincèrement, en quoi est-il tellement « juste », ce bon sang de concours ? Qu’est-ce qui le rend si inestimable ? C’est quoi-donc, cette égalité qui laisse sur le carreau les moins aptes à rentrer dans le moule ? Est-ce quon ne vaut pas mieux que ça, nous aussi ?
Est-ce qu’avec tout le temps perdu à tenter de réussir un concours qui nous permettrait d’exercer un métier que l’on fait déjà, on aurait finalement pas eu le temps de le faire vachement mieux, ce chouette métier ?

2015-11-14

Merde !

Merde à la bêtise
Merde à la haine
Merde à la mort

Merde à l'obscurantisme
Merde à l'ignorance
Merde aux trous du cul(te) arriérés

Merde aux paradoxes
Merde au ridicule
Merde à l'immoralité

Merde au fanatisme
Merde à la violence
Merde à l'intolérance

Merde aux amalgames, aux clichés, aux raccourcis simplistes
Merde au fascisme,  merde à l'extrême droite, et à leur putain de complaisance

Merde au désespoir
Merde à la peur, à la terreur
Merde à la soumission et à l'acceptation

Merde, Merde, Merde !
Toujours Merde, aux pitoyables petites merdes qui pensent pouvoir nous imposer leur vision merdique de l'existence !

2015-04-16

Au commencement...

Au commencement était l’envie.
L’envie de travailler, d’améliorer, d’avancer. L’envie de faire mieux, tout simplement.
Au commencement était l’envie, la grande, l’absurde, la féroce envie de l’ouvrir sur tout et n’importe quoi. SURTOUT n’importe quoi !
Au commencement était l’envie de conserver une trace, de ne pas tout garder  jalousement au fonds d’un placard ; et peut-être, avec un peu de chance, d’intéresser quelques passants. De partager avec eux, ce cri qui résonne à l’intérieur, de lui octroyer quelques instants de liberté. Et peut-être aussi de ne pas faire tout cela pour des prunes !

Au commencement était l’humour. Afin de trouver un style qui me soit propre, d’échapper non seulement à la gravité, mais aussi au pompeux, au conventionnel et aux artifices de toutes sortes. D’être réellement moi : cynique, grinçante ; parfois vulgaire, et parfois tendre. Mais toujours avec de vrais morceaux de rire à l’intérieur.
Au commencement était l’humour car il est important, voire fondamental, de ne jamais trop se prendre au sérieux.

Au commencement était la curiosité. Car c’est, évidemment, bien plus valorisant que « la naïveté ». Au commencement était le désir de cueillir le grotesque en toutes choses ; d’explorer avec la même frénésie le quotidien, les sentiers inconnus et les tréfonds de l’inconscient. Au commencement était la curiosité de disséquer le bon et le moins bon, le con et le très con, l’abstrait et l’essentiel, les sentiments et les évènements… Au commencement était donc la curiosité pour toutes les loufoqueries qui ont eu le malheur de me passer par la tête.

Au commencement était l’amour. Comprendre ce qui se passe à l’intérieur, ce qui assaisonne la vie ; la rend tour à tour supportable et insoutenable. Au commencement était l’amour des histoires, des contes, des coups de gueule, des articles torchés à la va-vite sur un rebord de table, des chroniques rigolotes, des digressions sans queue ni tête, des anecdotes farfelues, réelles ou inventées…

Mais le commencement est bien loin à présent. Six ans, sur internet, c’est presque un siècle en âge humain ! L’amour est là, parfois ténu mais jamais absent. L’humour s’efforce de garder le cape, malgré les coups de poignards dans le dos que lui assène la vie. Pour ce qui est de la curiosité, par contre… une certaine lassitude l’a gagnée et elle s’octroie, semble-t-il, des vacances prolongées. Quant à l’envie ! Que dire si ce n’est qu’elle lorgne avidement un tout autre pied-à-terre ? Un lieu bien plus vaste, bien plus dépaysant et totalement prenant.

Vous l’avez peut-être compris, si commencement il y a, c’est qu’il doit nécessairement y avoir fin. Aujourd’hui, cet espace de création n’est plus aussi dynamique, aussi bourré d’envie, d’humour et de curiosité que je le souhaitais au départ. Il est, comme qui dirait, à l’abandon. C’est entièrement ma faute, mais je me refuse de le laisser mourir en silence, comme si de rien n’était.
Cela ne signifie pas que l’écriture ne me passionne plus ; simplement que j’ai besoin de me consacrer à quelque chose de différent. Un roman, peut-être, qui me trotte dans la tête depuis le début de l’année. Un journal, pourquoi pas, même si j’ai toujours cru que c’était une preuve navrante de narcissisme (mais n’est-on pas toujours un peu narcissique quand on écrit ?). Peut-être même un podcast en duo, projet ambitieux qui nous avait séduites, mais que nous avons depuis laissé en friche…
Bref, il y a tant de choses à faire et tellement de monde sur Internet : à quoi bon suivre un chemin déjà embouteillé ? Je vais plutôt me perdre en rase-campagne : ce sera plus amusant !

Qui que vous soyez : amis, famille, connaissances de connaissances ou parfaits inconnus… ce fut un honneur de vous distraire pendant vos errances informatiques. Ce ne sera peut-être pas la dernière fois : après tout, pour user d’une métaphore usée jusqu’à la corde : le phœnix peut renaître de ses cendres ! …du moins si le cœur lui en dit.

Bonne route à vous ! Et soyez sages !

2015-02-02

Like

Cher Facebook,

Tu me casses les pieds ! La vie avec toi, c’est une injonction perpétuelle au bonheur et à rentrer dans les petites cases.
Mais je te le dis en toute amitié : les gens n’ont pas toujours envie d’afficher leur bonheur éclatant à la face du monde. Parfois, ils ont passé une journée de merde, rêvent juste d’une épaule compatissante ou d’une bonne gueulante pour se défouler.  Certains ne te le diront probablement jamais et pourtant, il faut que tu le saches, Facebook : comme le chantait le coq ménestrel de Robin des Bois « des bas, des hauts… il y en a partout… »
Internet n’est pas uniquement fait pour diffuser des photos de soit en bikini au bord de la piscine, avec une coupe de champagne dans une main et les fesses d’un Michael Fassbender sous l’autre, histoire de bien faire comprendre aux gens que ta vie est superbe et qu’ils devraient chaque jour se morfondre de ne pas être à ta place. Ou alors c’est qu’effectivement, la population du web est composée à 50% de gens qui se la pètent et de 50% de dépressifs…

Mais quoiqu’il en soit, moi, si je vis avec toi, c’est pour garder un œil sur ceux que j’aime et ce que j’aime. C’est pour savoir ce qu’est devenu untel. C’est parce qu’une autre me fait toujours rire avec ces posts grinçants. C’est parce que mon auteur préféré y annonce ses dédicaces…etc. Le déballage de certains, franchement, je m’en fiche pas mal ! J’ai pas envie de voir leurs gueules sous toutes les coutures, six fois par jours. J’ai pas envie de savoir ce qu’ils ont mis comme chaussettes (à moins qu’elles soient vraiment très très rigolotes !) Et je pars donc du principe que mes chaussettes et ma gueule à moi ne déchaînent pas non plus les passions. Peut-être que je me trompe, Facebook. Je ne sais pas… Je devrais essayer, du coup, de faire un énorme article sur mes chaussettes. On verrait bien si ça a du succès. Personnellement, je n’ai pas tellement envie de lire ce genre de choses et je me suis imaginée, naïvement, qu’il fallait mieux tenter de proposer aux autres ce que moi-même j’aurais du plaisir à lire. Peut-être suis-je finalement dans l’erreur. Peut-être que c’est toi qui a raison, Facebook : mes chaussettes, mon nombril, mon « bonheur éclatant »… il n’y a peut-être que ça qui soit réellement digne d’intérêt…

Franchement, Facebook, je peine à y croire. Ou bien c’est que j’ai des goûts de chiotte, que je suis rabat-joie et que mes proches m’ont menti toutes ces années sur leurs centres d’intérêt, pour me faire croire qu’ils étaient au moins aussi chiants que moi.
Non, Facebook, tu dois te faire une raison : ce n’est pas moi, mais bien toi qui patauge dans la semoule de l’erreur.
Tu ne cesses de me harceler pour savoir où j’ai grandi, avec qui, quelles écoles j’ai fréquenté, où je travaille, où je vis, quels films, livres, musiques j’apprécie, de quel parti politique, de quelle religion je me réclame, avec qui je couche et combien je pèse…euh non, ça, pas encore… M’enfin, concrètement, Facebook, vu le côté intrusif de tes questions, ça ne saurait tarder.
J’ai pris le parti de ne pas répondre à la plupart d’entre elles, ou bien sur le ton de la plaisanterie, et je me suis empressée de sécuriser au maximum mon profil. Je ne sais pas si je devrais te l’avouer, Facebook, mais tu dois t’en douter, depuis le temps : je bosse dans la fonction publique, et c’est le genre d’employeur qui apprécie moyennement les déballages intempestifs sur le net. Du coup, effectivement, j’ai choisi de réduire à son minimum le nombre d’informations publiques sur mon profil. Tu admettras que ce n’est pas une mince affaire ! Il ne se passe pas trois mois sans que tu modifies ton mode de fonctionnement. Franchement, Facebook, je ne te connaîtrais pas si bien, j’en viendrais presque à penser que tu fais tout ça exprès pour que les gens se sentent perdus et fassent moins attention à ce qu’ils publient !

Mes relations n’ont aucun intérêt à savoir de quelle religion ou parti politique je fais partie ni dans quelle maternelle j’ai appris à chanter « J’ai un gros nez rouge… ». Ceux qui me sont proches connaissent parfaitement les détails de ma vie privée et si j’ai envie de causer films et bouquins avec eux, je le ferai dans le monde réel. De toute façon, quand on sait que tout ce qui est mis sur facebook appartient à Facebook, c’est à se demander si l’ensemble de ma personne ne t’appartiendrait pas complètement.
Sincèrement, tu me fais peur, Facebook. Le plus angoissant pour moi, c’est quand je cherche un meuble sur ma tablette et qu’une fois au boulot, tu m’imposes des publicités sur ce même type de meubles. Tu me fliques, Facebook et le pire dans tout ça, c’est que tu me fais croire que c’est pour mon bien. Tu me fais penser à ces psychotiques qui suivent l’objet de leur obsession partout où il va, soit disant pour qu’il ne lui arrive rien.

Bordel ! Facebook ! Je ne t’ai rien demandé ! Pourquoi tu veux toujours en savoir plus sur moi ? Savoir avec qui je traîne, comment je vais (bien, obligatoirement), ce que je fais et ce que je veux ? ça ne te concerne pas ! Chacun n’est-il pas libre d’avoir son jardin secret ? Au point où on en est, si tu me sortais un plan détaillé de mon appartement, avec les meubles et les objets aux bonnes places, je ne serais absolument pas surprise.
Mais savoir toutes ces choses sur moi ne te suffit pas, tu veux aussi contrôler mes sentiments ! Grâce à toi, il y a deux mois, j’ai découvert que j’avais « passé une année géniale, merci d’y avoir contribué ! ». Tu aurais au moins pu avoir la décence de nous demander notre avis sur les photos sélectionnées. Tu aurais au moins pu mettre un questionnaire à choix multiple. C’est pourtant pas compliqué ! Regarde !
 « J’ai passé :
a)    Une année géniale
b)    Une bonne année
c)    Une année correcte
d)    Une année de merde
Merci d’y avoir contribué ! » (quoique, pour la conclusion, je suis plus très sûre, du coup)
C’est tout de même un poil plus démocratique.


Et cette obstination à refuser l’option « je n’aime pas » ! Encore une belle ânerie, Facebook ! Alors selon toi, on a droit de se troller, de se foutre sur la pomme par commentaires interposés, de se menacer de mort, tant qu’on y est,  mais pas simplement de se gratifier d’un « je n’aime pas » parce que (je cite) Môssieur trouve ça trop négatif et peu constructif. Il faudrait que tu redescendes sur Terre, Facebook. Internet n’est pas peuplé de gens bienveillants et passionnants. Il y a aussi des ordures. Il y a aussi des personnes inintéressantes. Il y a enfin ceux qui, comme je le disais plus haut, ont vécu des coups durs, à qui on ne peut décemment pas dire « j’aime » mais à qui on voudrait simplement signifier notre compassion et notre affection.
Mais ça, forcément, ça te passe totalement par-dessus la tête. Non, toi, ce qui t’intéresse, c’est que tout le monde frétille de joie dans le pays joyeux de enfants heureux qui dansent en mangeant du nougat et des calissons roses et bleus !

Dernièrement, j’ai ainsi découvert que tu censurais les changements soit-disant négatifs de situation amoureuse. Ceux-ci n’ont pas l’honneur d’apparaitre dans le fil d’actualité des amis. Grosso-modo, on aurait le droit de crier au monde son célibat, sa vie amoureuse toute neuve, son union libre…etc, ça peut même être terriblement « compliqué », mais surtout pas se revendiquer veuf, séparé ou divorcé… Alors que bon, ça peut aussi être une bonne nouvelle, une séparation : ‘mieux vaut être seul que mal accompagné, y’a pas photo ! Et quand bien même, quand on est pas d’humeur, ça débarrasse de cocher une petite case stupide pour expliquer sans tergiverser : « Eh oui, on est plus ensemble ! Voilà ! ».
Pour d’autres, encore, ça réconforte de partager son désarroi avec leurs proches. Bref, chacun ses méthodes et je vois pas trop ce que tu pourrais trouver à en redire car, après tout, la manière dont les gens veulent appréhender leur vie, ça ne te concerne pas !

Je sais que je suis un peu rude, Facebook. Les mots sont partis un peu trop vite et je suis navrée si je t’ai blessé. J’espère que notre… « amitié » n’en sera pas pour autant entachée. Tu sais bien que si je te détestais vraiment, je t’aurais quitté depuis longtemps.
Non. C’est simplement que parfois, j’ai l’impression que tu ne réfléchis pas assez, que tu nous mets tous au même diapason et que c’est une erreur énorme car, bien sûr, nous sommes tous différents. Je suppose que tu essayes de faire au mieux, que tu aimerais être le reflet de ce qui se passe de beau dans nos vie. Mais la vie n’est pas toujours belle, Facebook. Parfois, la vie est surtout une véritable connasse. Et parfois, on a aussi envie de le hurler haut et fort.
Tu es aussi là pour ça, Facebook, que tu le veuilles ou non.

Affectueusement,
Ton...euh... « amie »
Artemis

2015-01-02

Charbon

Quand j’en vois passer une, j’ai le cœur qui fait un bond.
Plusieurs petits bonds, en vérité. Comme elle. Boing-boing-boing. Trois petits bonds puis c’est fini.
Quand j’en vois passer une, c’est idiot, mais je me sens heureuse. C’est fugace. Comme un éclair. Trois petits bonds, dans mon cœur et sous mes yeux, puis s’en va.
Je peux bien être inquiète, nostalgique, triste ou folle de rage ; à chaque fois que j’en vois passer une, c’est un émerveillement naïf. Une pause légère dans la grisaille du quotidien. Comme si le temps se figeait trois petites secondes, trois petits bonds, juste le temps de me remonter le moral.

Oui, c’est idiot. Véritablement idiot. A chaque fois que cela arrive, je me sens comme une gamine qui trouve un caillou brillant sur la plage. Un petit « Oh ! » m’échappe à tous les coups. C’est toujours une surprise, même quand je la cherchais du regard depuis quelques minutes déjà.

Parfois, une personne près de moi fait « Oh ! » à son tour. Ou même avant, ce qui pique ma curiosité.
Je sais qu’elle l’a vue. Je comprends qu’elle aussi a laissé une joie innocente illuminer sa routine. Je devine un sourire enfantin sur ses lèvres, un éclair espiègle dans son regard. Nous sommes proches. C’est rare. En pareilles circonstances, surtout... C’est absurde : se sentir subitement proche de quelqu’un parce qu’on partage avec lui un petit émerveillement que tant d’autres gens ne peuvent comprendre.

Le « Oh » n’est pas toujours synonyme d’attendrissement. Quand j’en vois passer une, mon cœur fait des bonds. Celui de mon voisin aussi, certainement. Mais peut-être pas pour les mêmes raisons. Bonds d’angoisse, de dégoût, d’horreur, d’ignorance même... « Oh ! Un nuisible ! »
Bah…Tu t’es bien regardé ? Qui consomme plus que de raison ? Qui prolifère à tout va sans se soucier de ce qu’il adviendra de sa progéniture ? Qui détruit tout sur son passage ? Qui n’a aucun instinct de survie et se fiche pas mal des conséquences de ses actes ? Nuisible toi-même, va !

Quand j’en vois passer une, je me sens plus légère. Je la suis du regard jusqu’à la perdre de vue. Il faut dire qu’elle a un bon camouflage. Gris charbon sur gris charbon. Lorsque le métro arrive, elle trouve refuge sous une raille, dans un creux, ou dans un dédale connu d’elles seules. J’imagine qu’elles y ont établi une société secrète, une forteresse grandiose où elles s’éclatent comme des malades, au rythme  sourd du métro parisien. Je les vois bien, par centaines, par milliers, dans les sous-sous-sols de la ville, organiser de gigantesques réceptions pour souris. Je subodore qu’elles ne remontent si souvent à notre niveau que pour y quérir les matériaux nécessaires à la construction et à l’entretien de leur cité mystérieuse. Un peu comme les souris du conte le faisaient avec les dents de lait des enfants…mais en plus terre-à-terre, finalement.
Il faut que ces aventurières soient sacrément bien rémunérées par le haut conseil des souris pour accepter un tel travail. Elles risquent quand même leur peau !
Mais elles sont si petites et l’engin est si gros, si bruyant, qu’elles doivent en percevoir les moindres vibrations.
Quand j’en vois passer une, mon cœur se réchauffe. Mais parfois, je me sens plus émue que joyeuse. Je me dis, qu’évidemment, la forteresse des souris grises du métro n’existe pas. Qu’elles ne doivent vivre que quelques mois avant de mourir, écrabouillées, intoxiquée par un morceau de plastique, d’une crise cardiaque ou encore les poumons englués par la poussière du charbon noir qui leur serre de refuge. Je me dis que de si petites créatures, évoluant au milieu d’un tel vacarme, doivent être complètement sourdes. Qu’elles sont peut-être même partiellement aveugles. Je me dis que si elles sont grises charbon, c’est probablement pour une raison  toute darwinienne de survie, parce qu’elles ont dû s’adapter, s’intégrer à cet environnement crasseux. Comme un lapin dans la neige, comme un fennec dans le désert, comme une grenouille dans la jungle…mais en moins naturel, forcément.

Vu sous cet angle, ce n’est évidemment pas le plus bel endroit de la Terre, ni même le plus sûr. Mais au moins, comme les chats, les serpents et les rapaces  de métro n’existent pas encore, elles n’ont pas vraiment de prédateur. Hormis le métro lui-même et quelques passagers phobiques et mal-lunés.