2016-12-24

Douce nuit

- Qu’est-ce qu’il glande ? On va pas y passer la nuit
- Bah quoi ? Il vient de partir. Déstresse !
- Tu plaisantes ? Ça fait bien 20 minutes qu’il est là-dedans
- Oh toute suite… A peine 10 et encore je suis large !
- Tu comptes le temps qu’il a pris pour faire passer son gros cul de vieil alcoolo gavé de pain d’épice par l’entrée ?
- Mais qu’est-ce que t’as, toi, ce soir ? Tu fais la gueule, ou quoi ?
- Naaan… c’est pas ça… Mais la route est encore longue alors si on perd une demi-heure à chaque escale, on y est encore l’année prochaine.
- Et alors ? T’es pressé ? T’avais autre chose de prévu ? Un rencard ? Un réveillon de Noël en famille ?
- T’es con… Tu as tout de même conscience qu’on est serré, niveau timing ? On dirait que tu t’en tapes.
- Mais je m’en tape pas ! Je trouve juste bizarre que tu prennes tout ça tellement à cœur. C’est comme d’habitude. Il va traîner un petit peu au début, faire le touriste, casser la croûte ici ou là, et sur les coups de 3 heures, il se rendra compte qu’on a encore du chemin et on mettra un bon coup de collier pour conclure
- Ouais, su-per ! Et pour finir c’est toujours les mêmes qui ne seront pas livrés, comme d’habitude !
- Ah ça, j’ai pas dit que la vie était juste.
- Et puis on se pèle ! Il pourrait penser un peu à nous, le vieux. Regarde Rudy, il a le pif cramoisi ! Déjà qu’il se paye une sacrée crève…
- OH RUDY !
- QUOI ?
- COMMENT TU TE SENS ?
- ÇA VA.
- Bah tu vois, il dit que ça va.
- N’empêche, je le trouve super égoïste. Le mec se pavane, court les mondanités, s’envoie friandises et chocolats chauds pendant que nous, on se morfond dans le vent et la neige.
- Ouais enfin à Barcelone, la neige…
- C’est une image, tu vois bien ce que je veux dire… tu admettras qu’il fait pas chaud !
- Ah ça, l’Europe en hiver… Enfin y’a pire ! Tu te souviens du Québec, l’an dernier ?
- M’en parle pas ! J’appréhende déjà…
- Tu râles, tu râles… et dans trois quarts d’heure à peine, tu te plaindras d’avoir trop chaud.
- Justement ! Tous ces écarts de températures, c’est mauvais pour la santé. La dernière fois, Bébert a traîné son extinction de voix pendant cinq jours, facile !
- Ouais, un vrai miracle de Noël : Bébert qui ferme enfin ça grande…
- Tiens, j’ai l’impression qu’il remonte : y’a la corde qui remue.
- Et bin tu vois ! C’était pas la peine de nous faire une syncope. Allez, ça lui a pris, quoi… ? EH GERMAINE !
- OUIII ?!
- IL A MIS COMBIEN DE TEMPS ?
- 17 MINUTES ET 48 SECONDES
- Tu vois, nickel : « bonjour, merci, au revoir m’sieur-dames ».
- Dingue ! Il est encore plus rouge qu’à l’allée !
- Qui ça ? Rudy ?
- Mais non, le vieux !
- ‘Vache ! T’as raison. Et il titube, non ? Il a dû s’envoyer un pichet de vin chaud ou deux.
- Qu’est-ce que je te disais !? Il va conduire comme un dératé, on va perdre une partie de la cargaison, il va chanter très fort et très faux toute la nuit et finir par s’endormir en ronflant sur la banquette arrière.
- Noël 2010 ! De chouettes souvenirs !
- Ouais enfin c’est pas comme s’il se renouvelait beaucoup d’année en année…
- Je peux pas te laisser dire ça ! Il y a deux ans, par exemple, il a vomi dans le sachet de bolduc. C’était totalement inattendu.
- « Inattendu » ? Vue ce qu’il s’envoie, c’est pas tellement le terme que j’aurais employé…
- Et quand il a montré son cul en passant devant le Chrysler Building ? Et quand il a fait tinter ses grelots en haut du…
- Oui bah ça va, tu vas pas nous refaire tout son curriculum-vitae !
- Oh, monsieur est sacrément mal luné ! C’EST BON, LUCIEN ? IL EST A BORD, LE GROS ?
- OUAIS, ON DÉMARRE !!!
- Allez, courage mon pote. Une belle grosse nuit  bien remplie et après, on est tranquille pendant un an ! Les vacances, la farniente, le rêve quoi !
- Le Vrai rêve, ce serait que, l’année prochaine, il se trouve un attelage de huskies et que pour une fois, on puisse rester pépères au Pôle Nord pour Noël.
- Hey ! Pépère…Noël ?!?
- Pfffff…c’que tu peux être con !

2016-12-17

Promenons nous dans les bois

Je suis le petit chaperon rouge. On m’appelle comme ça parce que….enfin vous savez pourquoi ! L’histoire, vous la connaissez. Je me promène dans la forêt, je flâne un peu trop longtemps, je finis par faire une mauvaise rencontre et il y a toujours un moment où je me fais bouffer. Des fois je m’en sors, d’autres non. C’est comme ça. Et je vous parle même pas de ma pauvre mère-grand ! Entre la grippe, la bicoque paumée en pleine cambrousse et le visiteur indélicat, on peut dire qu’elle a décroché le pompon à la loterie des personnages de contes malchanceux.

Je suis le petit chaperon rouge et j’en ai ma claque, vous comprenez ? C’est toujours la même rengaine. « Ne t’éloigne pas trop du sentier ; ne papillonne pas trop ; ne parle pas aux inconnus ; fais attention au… GRAND MÉCHANT LOUP ! »
Mais c’est quoi d’abord que cette histoire de grand méchant loup ? Un type louche amateur de chair fraîche qui traîne dans les sous-bois et colle les jeunes filles dans mon genre d’un peu trop près. Un type glauque qui peut tout aussi bien ne faire qu’une bouchée des vieilles dames, si le désir se fait trop intense. Un type….un type…un type comme des centaines ! Pas besoin d’aller au fin fonds de la forêt pour tomber nez à nez avec un clébard désespéré qui ne rêve que d’une chose : s’exciter compulsivement sur ta jambe.

Un gros pervers pitoyable et envahissant qui te alpague à coups de lieux-communs débilisants, voilà ce que c’est qu’un grand méchant loup :
« Eh mademoiselle, vous allez où comme ça ? »
Au pays des bisounours !
 « Et vous passez souvent par ici ? »
A l’avenir, je tâcherai d’éviter, vue ce qu’on y croise…
« Vous vivez chez vos parents ? »
Évidemment, j’ai 12 ans, imbécile !
« Je vous accompagne »
Je vous mets mon pied dans les noix ?
 
J’en ai ras-le-capuchon, moi, de devoir dire « bonjour » bien poliment, de devoir décliner les propositions trèèèès aimablement, de poursuivre mon chemin l’air de rien, alors que je sais pertinemment que ce maniaque de la rencontre quasi-fortuite va s’empresser de me suivre ou va se pointer tout essoufflé au prochain carrefour, « comme par hasaaaaaard ».
Alors oui, je vous entends d’ici. Môman m’avait bien dit de ne pas traînasser, de ne pas parler aux inconnus. Mais la môman du grand méchant, où qu’elle est donc passée ? A quelle moment s’est-elle dit que c’était vachement plus sympa de faire des crêpes que d’enseigner à son grand dadais de fils qu’on n’enquiquine pas les inconnues, qu’elles aient 12 ou 112 ans, qu’elles soient chez elles ou au café du coin, en pleine nature ou dans la rue ? Pourquoi n’a-t-elle pas pris cinq minutes pour lui expliquer que suivre les gens et les bouffer sans leur consentement, c’est quand même pas très correct !?

Ce serait donc à moi de faire attention, de ne pas sortir des sentiers battus, de ne pas rentrer trop tard, simplement parce que les grands méchants loups ne comprennent pas le sens d’un simple « non » ? C’est tellement injuste ! Moi aussi je veux traîner dans les bois jusqu’au bout de la nuit ! Moi aussi je veux discuter avec ceux que je croise, sans arrière-pensée et sans pour autant vivre dans l’angoisse de me faire harceler, éviscérer, dévorer ! Môman, c’est tout de même pas compliqué ! C’est tout de même pas le Nil que je te demande. Je sais bien que tu n’es pas une bonne-fée, que tu ne peux rien y faire…. à part peut-être… enfin… Juste convenir que ce n’est vraiment, mais alors vraiment pas, de ma faute à moi, si ce cabot-là a décidé de me prendre pour proie, n’est-ce pas ?

Et ne me faites pas le coup du « Nan mais t’as vu comment t’étais sapée, aussi ? » Bon déjà, le rouge, c’est une tradition familiale. Et puis, zut alors ! Ne me faites pas croire que dès qu’il vois du carmin, ce loubard a subitement la glotte qui se dilate ! C’est quand même pas un taureau (d’ailleurs, soit dit en passant, même le coup du taureau, ce n’est qu’une légende). Et il ferait beau voir que je ne m’habille pas comme je veux !
De toute façon, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? Vous trouvez qu’un chaperon rouge et une robe à volants, c’est trop provoquant pour une pré-ado ? Je devrais plutôt opter pour le survêt’ trop grand de mon frangin ou la robe de bure caca-d’oie de tante Séraphine ? Vous pensez réellement que ça aurait une quelconque incidence sur les soudaines et incontrôlables fringales de mon méchant loup ? Vous me faites marrer ! Sans vouloir être impolie, allez plutôt faire un tour dans les bois, voir si par hasard, j’y serais pas !

2016-12-05

Itinéraire

Nos regards se croisent.
Je baisse les yeux, mi-gênée, mi-irritée. Qu’est-ce qu’il a, à me fixer comme ça, celui-là ? Il a jamais vu une fille avec un gros nez et un top à paillettes orange fluo ? Ou bien il est déjà bourré à 21h34 ?
Je fais mine de contempler par la fenêtre la magnifique lune quasi-pas-pleine-du-tout et je le détail avec autant de discrétion que le ferait un éléphant en plein triple-axel dans une patinoire. Il est quelconque. Ni beau ni laid. Standard quoi. Le genre de type à qui le coiffeur fait systématiquement la même coupe de cheveux sans âme. Le genre d’individu à qui aucune coiffure n’irait de toute façon. … Un look de hipster bateau, une chemise à carreau, un t-shirt délavé surmonté d’un logo obscur (une série ? un jeu ?  Un bouquin ? Une marque de lessive ? Qu’importe !), un jean raide grisâtre qui fut peut-être noir pendant un temps. Les lunettes à grosse monture du gars qui a passé la fin de son adolescence à défoncer ses rétines sur des jeux en lignes, des réseaux sociaux et son blog d’artiste maudit (auteur ? photographe ? dessinateur de bd ?). Il a un truc pourtant. Quelque chose en plus. Un je ne sais quoi qui cri très fort : « Je suis un type génial, et si on faisait connaissance ? »
Merde ! Il s’approche. Maisqu’est-cequ’ilveut ? Maisqu’est-cequejefais ? Il esquisse un sourire niais. Il ouvre la bouche… Je déteste cette horreur de top orange et mon legging me rentre dans le…
« Salut… ? »
« Sa…lut. »

Nos regards se croisent.
C’est idiot, je crois que j’ai rougi. J’espère qu’il ne s’en ai pas rendu compte. Je n’arrive toujours pas à savoir si ce rendez-vous était une bonne ou une mauvaise idée. Au moins, cette fois-ci, je ne suis pas sapée comme un clown qui ferait du lap-dance ! Il profite du silence pour tremper les lèvres dans son chocolat viennois. Je tripote nerveusement ma tasse de thé fumante. La chantilly lui fait une moustache qu’il balaye d’un coup de langue. Je ne le trouve pas beau. J’aurais aimé lécher moi-même la chantilly sur sa bouche. Qu’est-ce qui me prend ? C’est ridicule. Il parle beaucoup. J’aime bien sa voix. Il est intéressant. Drôle. Apaisant. Je souris. J’ai l’air gourde ! Je tente une observation tout à fait hors de propos :
« Tu savais que le bouton de fermeture anticipée des portes dans un ascenseur est en fait un bouton placebo ? Il ne sert absolument à rien, c’est juste pour donner aux gens l’illusion qu’ils vont plus vite. »
Il répond : « Ah bon ? » comme s’il était véritablement surpris.
Il est tout de même gentil de me faire croire que ce que je raconte est intéressant.

Nos regards se croisent.
Il semble perdu, troublé ou carrément affamé. Il se contracte entre mes cuisses. J’aimerais le dévorer entièrement. Il lâche un soupire qui se mut en gémissement. Je le cueille sur ses lèvres sans interrompre le mouvement. Il plaque ses mains sur mes seins, je ferme les yeux. Encore plus qu’en moi, c’est contre moi que j’aime le sentir. Je voudrais que ça ne s’arrête jamais : moi à califourchon, lui en dessous, l’air totalement paumé, les regards fiévreux, les gestes malhabiles, nos bouches qui se cherchent dans une demi-pénombre. Mais dans un dernier soubresaut, il exulte, je retombe mollement, silencieusement, sur lui et j’attends… quoi ? la fin du monde ?

Nos regards se croisent.
« Qu’est-ce que tu en penses ? »
Je hausse les épaules. Pour moi, safran ou poussin, c’est un peu pareil. Il insiste, le safran est plus solaire, le poussin plus pastel. Je lui signale que c’est bizarre, pour un homme, d’être aussi tatillon sur les couleurs.
« Non je trouve pas… C’est important, le salon, quand même… »
Je suis d’accord, c’est très important. C’est un premier pas dans notre vie à deux. Après safran ou poussin viendront d’autres questions existentielles auxquelles nous devrons répondre ensemble : Coupé ou monospace ? Fox terrier ou bouvier bernois ? Lucia ou Clémentine ? Je souris. Un sourire un peu trop franc qui laisse discrètement passer un bref éclat de rire. Pas suffisamment discret…
« Pourquoi tu te marres ? » glousse-t-il
« Pour rien… Je suis juste contente de…faire ça avec toi. »
Il passe son bras autour de mes épaules, m’embrasse sur la tempe et m’entraine dans le rayon suivant :
« …Ou sinon, un papier-peint ? »
Eurk ! Un papier-peint ? Mon mec viendrait-il tout droit des années 80 ?!?

Nos regards se croisent.
Je baisse les yeux. Il resserre sa prise sur mon bras. Il cri. Mes oreilles bourdonnent. Je ne peux qu’imaginer ce qu’il me crache au visage. Je suis ailleurs. J’ai la tête qui tourne. J’ai peur.
J’ai tellement peur de tout casser pour une stupide histoire de fesses. Je marmonne que je l’aime, mais il cri de plus belle. Ce n’était probablement pas la bonne réponse.
Mes jambes sont devenues coton. A croire que seule sa poigne sur mon épaule me maintient encore debout. Il passe sa main sous mon menton, m’oblige à le regarder. Mes yeux fuient, papillonnent comme s’ils étaient en danger. Il hurle « Regarde-moi… ! ». Je pense aux voisins. C’est idiot, qu’ils aillent se faire foutre !
Un silence. Il s’est tut. Enfin. Il attend. Je dois lui répondre. J’ai tellement peur de le perdre. J’hésite puis je me lance. Je lui déblatère tout un tas de lieux communs, battus et rebattus dans les romans, les films, les chansons. Je le supplie de me pardonner, je lui dis que je l’aime, que je n’ai jamais aimé que lui, que tout cela ne signifiait rien pour moi, que c’est terminé, que ça n’arrivera plus. Je suis vraiment trop conne. Trop conne !!! Mais il ne m’entend pas. Il a déjà attrapé son manteau et claqué la porte.
Moi, je sanglote lamentablement sur le parquet. J’ai toujours pensé que j’étais trop futée pour cette scène pathétique du drame conjugal. A présent je sais que non.

Nos regards se croisent.
Le sien est calme, serein, décidé, ce qui ne m’énerve que davantage.
Il détourne enfin le regard, probablement intimidé par le feu ardent du mien. Si je pouvais tuer par la pensée, il serait déjà mort. Il remue nerveusement la cuillère dans son capuccino, je crispe mes doigts sur mon verre de soda. Même le lent balancement de la rondelle de citron au milieu des glaçons m’exaspère. J’ai envie de tout envoyer balader, de tout fracasser contre le mur…et ça sale petite tronche prétentieuse avec !
« C’est juste une pause. Un temps mort. Tu le vois bien, qu’on se fait du mal, quand même ? »
Ma mâchoire se serre. C’est mieux. Si elle était plus souple, je lui enverrais certainement une flopée d’insultes. Une pause ? Tu me prends pour une andouille ? Tu crois peut-être que j’ai cinq ans et demi et que je vais gober toutes tes salades ?
« On peut pas continuer comme ça, Annabelle. C’est plus possible. »
« Qu’est-ce que tu veux au juste ? Me faire payer, c’est ça ? »
« Non. Je veux juste qu’on aille mieux, tous les deux. Il y a des torts des deux côtés et je pense sincèrement qu’on a besoin de faire le point. Séparément. »
Alors c’est comme ça ? C’est fini ? Je tremble. J’ai la nausée. Mes yeux se remplissent de larmes. J’ai même l’impression d’entendre l’eau salée glouglouter dans mes orbites.
« C’est à cause de cette histoire avec Gustave ? »
« Je t’en prie…ça remonte à six ans maintenant… »
« Mais alors quoi !? Hein ? Ta Justine ? Ou alors, une autre ?... Hein ? C’est ça ? »
« Non, voyons. Ça n’a rien à voir. Mais tu ne peux pas être aveugle à ce point-là ! Tu vois bien qu’on s’engueule constamment. Tu vois bien qu’on a plus du tout les mêmes envies, les mêmes projets d’avenir… Tiens, même tes amis… »
Il s’interrompt, comme conscient de s’aventurer sur un terrain glissant et injustement cruel. Il soupire. Je lâche mon verre. Je caresse instinctivement sa main. Sa peau. Douce, chaude, si familière. J’ai tellement envie de lui tout à coup. J’aimerais me réfugier contre lui et ne jamais plus en sortir. Il retire sa main, comme si la mienne l’avait brûlé. Comme si j’étais devenue la créature la plus répugnante que la Terre ai jamais portée. Je me sens triste, humiliée, seule. Je le hais tellement fort ! C’est fou comme je l’aime !
« Je ne veux plus continuer comme ça, tu comprends ? »

Nos regards se croisent
Il a pris un peu de ventre. Peut-être se dit-il la même chose en me contemplant. Il me fait la bise, l’air distrait. C’est très étrange comme contact. D’un côté, ses lèvres, ses joues, sa main sur mon épaule me font l’effet d’une scène maintes fois rejouée. Mon corps semble reconnaître celui avec qui il a  partagé tant d’étreintes, de caresses, de baisers langoureux. Peut-être même se scandalise-t-il de cet effleurement chaste. De l’autre c’est comme si un parfait inconnu venait d’envahir mon espace vital, comme si on s’était vaguement connu dans une vie parallèle mais que là, présentement, nos joues l’une contre l’autre, c’est déjà beaucoup trop !
C’est lui qui a insisté pour que l’on se voie. Surtout, garder contact et pourquoi pas, rester amis… Mais quel est l’intérêt de maintenir une entente cordiale de carnaval avec une personne dont on a (ou qui vous a) littéralement brisé le cœur ? Quelle sincérité dans cet échange peut-on espérer après avoir partagé du très bon comme du très mauvais ? A part peut-être pour se donner bonne conscience, se convaincre qu’on n’a pas complètement tout détruit.
A mon grand étonnement, je ne ressens ni colère, ni peine, ni regret. Un inconnu, vous dis-je. Un parfait inconnu. Ou tout au plus, un vieux copain du collège que l’on recroise après une éternité et à qui on ne sait trop quoi dire. Ça donne un échange banal du genre « Hey ! Comment tu vas ? T’as l’air en forme. Tu fais quoi de beau ? Et tes parents ?... Et Serge et Camille, comment ils vont ?... »
On s’installe dans un café, comme le jour où tout a commencé et celui où tout s’est terminé. Je commande un Martini. Oui, à quatre heure de l’après-midi. J’ai  juste besoin qu’il comprenne que j’ai changé. C’est absurde, je sais. Il prend un café et une part de tarte au citron.
Je le regarde lécher goulûment sa cuillère, l’écoute siroter bruyamment son café. Je me demande comment j’ai pu passer tant d’années avec un type qui fait claquer sa langue à chaque boucher de gâteau et qui met un temps fou à finir un pauvre expresso. Il me demande si j’ai quelqu’un. Je tente durant un quart de seconde de donner un sens à cette question, avant de lancer une réponse banale et volontairement floue :
« Rien de très sérieux. »
Il hoche la tête, songeur. Il s’agite un peu, semble espérer que je lui retourne la question. Sa nervosité m’amuse. Je persiste dans mon silence, juste pour le voir s’enfoncer davantage. Puis je décide de pousser le jeu un peu plus loin :
« Il y a quelques mois, j’ai eu une brève histoire avec Karim… tu sais, le frère de ma collègue Silvia ? Mais ça s’est arrêté là. L’un comme l’autre, on n’avait pas spécialement envie de se lancer dans une relation durable… C’était pour passer le temps, tu comprends ? »
Il bafouille des « Hmm-hmm » qui laissent supposer que non, il ne comprend pas, que ce babillage l’ennui, que son idée initiale l’obsède. Je le dévisage avec un demi-sourire. J’attends qu’il se décide. Et soudain, il répond à mes attentes. Il se lance. Il crache enfin le morceau !
« Je suis papa depuis 6 semaines. »
« C’est merveilleux ! »
Il me rend aussitôt mon sourire, en version ultrabright, et lâche un soupire de soulagement. Que craignait-il au juste ? Que je me mette à crier, à pleurer ? Que je le supplie de revenir et par la même occasion de balancer son gosse dans le caniveau ? Ou souhaitait-il simplement obtenir ma bénédiction ? C’est peut-être un peu tard, non ? Et comme libéré d’un poids immense, il me balance la totale : il s’appelle Evan, maintenant il mesure… il pèse… la maman s’appelle Chloé, ils se sont rencontrés en séminaire de… Ils sont tellement heureux que…et tu sais, l’été prochain, ils partiront avec ses beaux-parents à….
Il semble tellement ravi de me raconter tout ça. Je l’écoute attentivement, fournis des réponses brèves et des sourires là où il semble en souhaiter. Après une bonne demi-heure sur ce modèle, il s’interrompt enfin, lâche un nouveau soupire satisfait puis déclare :
« Il faut que j’y aille. J’étais vraiment enchanté de te revoir. »
Il jette un billet sur la table, se lève, enfile son manteau, s’enroule dans une écharpe à carreaux. Il dépose sur ma joue une bise, toute aussi creuse que celle de l’arrivée.
« Bon bah…il faudra qu’on se refasse un truc, un de ces quatre… »
Je remue stupidement la tête et lui adresse un signe de la main alors qu’il passe la porte. Je sais qu’on ne se reverra pas, je me demande si lui aussi l’a compris.
Je vide mon verre et commande une crêpe au caramel.

2016-11-26

Strapontin

Votre attention s’il vous plaît, le trafic reprend progressivement mais reste très ralenti sur la ligne 1 dans les deux sens, suite à la présence d’un troupeau de zèbres sur les voies. Merci de votre compréhension…

-  Oh MON DIEU !
-  ???
-  Vous vous êtes levée !
-  Oui ?...
-  Vous tenez debout ! Toute seule !!!
-  …Euh oui…Et ?
-  Mais c’est extraordinaire !
-  Ah bon ?
-  Totalement… Vous aviez le cul collé au strapontin depuis 15 bonnes minutes alors que la rame est pleine à craquer, en pleine heure de pointe…Et là, soudainement…C’est absolument diiingue !!!
-  Vous vous fichez de moi ?
-  Pas du tout. Je suis très impressionnée. J’ai le sentiment que vous ne réalisez pas à quel point votre geste est…stupéfiant !
-  Pas bien, non…
-  Un miracle. Un VRAI miracle. LE MIRACLE de Noël…un mois en avance.
-  Non mais c’est bon, vous…
-  Quand je pense qu’il y a tout juste quelques minutes, vous étiez dans l’incapacité totale de décoller vos fesses du siège et là…
-  Bon, ça suffit.
-  …sans crier gare… C’est prodigieux. Littéralement PRO-DI-GIEUX. Une telle volonté d’y parvenir. De lutter contre la fatalité, les obstacles et les injustices. Y’a pas a dire, vous forcez l’admiration. Vraiment.
-  …
-  Mais comment vous faites ? Comment vous faites, au juste pour avoir une telle foi en la vie et en vous même ?!
-  ...
-  C’est surnaturel…c’est tellement émouvant…tellement inspirant, je n’en reviens pas…Mais…mais non, attendez… ne partez pas ! Il faut ameuter les médias, les politiques, le Vatican et Jean-Marc Morandini… C’est quand même pas si souvent qu’on assiste à un véritable miracle… Oh ! Revenez !

2016-04-09

Con, cours !

Cette année, une fois encore, je vais devoir passer mon sempiternel (3e, en vérité) concours pour accéder à la fonction suprême et tant convoitée d’Assistant de Conservation du Patrimoine et des Bibliothèques. Un titre ronflant pour désigner une personne qui gère des collections de documents, vous conseille et organise tout plein d’animations fort sympathiques pour petits et grands, dans un univers merveilleux, plus connu sous le nom de « médiathèque ». Grosso-modo, ce que je fais cinq jours sur sept depuis un bon bout de temps. Ni plus, ni moins.

Je vais devoir me lever de bonne heure (bon admettons...) avec une boule au ventre, prendre un RER qui ne fonctionne correctement que 6 jours par an (petit indice : c’est la première lettre de l’alphabet), patienter pendant une heure dans une zone industrielle tristoune et plancher trois heures durant sur le sujet obscur d’une note de synthèse inutile. La note de synthèse, pour ceux qui se poseraient la question, c’est effectivement une épreuve qui ne sert à rien. Aucun corps de métier ne l’utilise de manière aussi systématique qu’on veut bien nous le faire croire. A vue de nez, je dirais que trois personnes à tout casser doivent en faire une toutes les deux semaines, quelque part dans l’hexagone. Une bonne raison de se pourrir la santé pendant des mois pour réussir la sienne, non ?!



Non, forcément. Une journée de perdue à faire un travail inutile, ça ne donne pas spécialement envie de danser la Macarena en sifflant des cocktails. Mais des raisons d’y aller malgré tout, il y en a bien quelques-unes (sans quoi, ce serait du masochisme !). Le salaire, pour commencer… parce que, quoi qu’on en dise, les sous, c’est bien pratiques et que sans concours, point d’évolution de carrière (ou si peu). Pour certains candidats, des responsabilités ou un poste plus intéressants, après des années passées en catégorie C. Mais celle qui a ma préférence et qui vaut son pesant d’oranges amères, c’est tout simplement que j’en ai un peu besoin. Comme je le disais plus haut, après sept années de bons et loyaux services dans la Fonction Publique Territoriale, je ne suis toujours pas considérée comme légitime à mon poste. J'enchaine les CDD ad vitam aeternam et je ne peux prouver ma valeur qu'en décrochant ce fichu concours. Or, on l’aura deviné, les concours, c’est vraiment pas ma tasse de thé ! Sinon, forcément, je l’aurais eu plus tôt !

Résumons : ça fait un sacré moment que j’investis du temps et de l’énergie pour mes collègues, pour les collections et surtout pour le public, mais à part ces menus détails, je ne suis pas, techniquement parlant une « vraie bibliothécaire ». Parce que je n’ai pas décroché le pompon, le Graal, la crème que tout contractuel convoite : un flûtain de papelard qui stipule que, c’est bon, j’ai fait une dissert’ pas trop merdique, j’ai répondu à 4-5 questions sur les collectivités territoriales et je me la suis racontée devant un jury qui ne connaît strictement rien à ce boulot (à part peut-être ce qu’il en a vu dans les films) ; donc je suis admise dans le clan très fermés des vrais « Assistants !!!!! ». Plus compliqué que de rejoindre les francs-maçons, je vous dis !

Alors, forcément, je suis pas tout à fait joisse. Le concours arrive à grands pas. Dans un mois et demi, j’y serai. A nouveau. Et je n’ai ni la motivation, ni les pseudo-compétences requises pour l’obtenir. En fait, pour tout dire, je n’ai aucune envie de les avoir. Parce qu’en ce qui me concerne, JE SUIS LÉGITIME. Ces gens par contre, ne sont pas habilités à me juger. Tout ce qu’ils voient de moi, c’est un machin apeuré qui tremble sur sa chaise à l’idée de louper, une fois encore, son passeport pour la titularisation. Et qui VA le louper, assurément ! Pour la simple et bonne raison qu’il faut bien écrémer, que même si on est compétent et qu’on aime ce qu’on fait, ça reste un concours : y’en aura pas pour tout le monde !

Pourquoi je devrais les prendre au sérieux ? Pourquoi je devrais respecter cette formalité alors que ce système n’a aucun respect pour moi ? Sept ans d’implication, sept ans de précarité… Alors que, bon, soyons honnêtes, j’en ai vu, des fonctionnaires (des cas isolés, heureusement), des purs et durs, titulaires depuis 10, 20, 30 ans, qui ont les mêmes missions que moi, et qui ont la motivation de poissons rouges neurasthéniques après un marathon. Des qui parlent aux usagers comme à des chiens. Des qui chient dans la colle, bien comme il faut, quand on leur réclame le moindre effort. Des qui vous prennent de haut, parce qu’ils sont là depuis tellement longtemps qu’ils ont l’impression de faire partie des meubles, et que pour changer de mode de fonctionnement, il faudra les faire péter en même temps que les murs.

Alors sincèrement, en quoi est-il tellement « juste », ce bon sang de concours ? Qu’est-ce qui le rend si inestimable ? C’est quoi-donc, cette égalité qui laisse sur le carreau les moins aptes à rentrer dans le moule ? Est-ce quon ne vaut pas mieux que ça, nous aussi ?
Est-ce qu’avec tout le temps perdu à tenter de réussir un concours qui nous permettrait d’exercer un métier que l’on fait déjà, on aurait finalement pas eu le temps de le faire vachement mieux, ce chouette métier ?

2015-11-14

Merde !

Merde à la bêtise
Merde à la haine
Merde à la mort

Merde à l'obscurantisme
Merde à l'ignorance
Merde aux trous du cul(te) arriérés

Merde aux paradoxes
Merde au ridicule
Merde à l'immoralité

Merde au fanatisme
Merde à la violence
Merde à l'intolérance

Merde aux amalgames, aux clichés, aux raccourcis simplistes
Merde au fascisme,  merde à l'extrême droite, et à leur putain de complaisance

Merde au désespoir
Merde à la peur, à la terreur
Merde à la soumission et à l'acceptation

Merde, Merde, Merde !
Toujours Merde, aux pitoyables petites merdes qui pensent pouvoir nous imposer leur vision merdique de l'existence !

2015-04-16

Au commencement...

Au commencement était l’envie.
L’envie de travailler, d’améliorer, d’avancer. L’envie de faire mieux, tout simplement.
Au commencement était l’envie, la grande, l’absurde, la féroce envie de l’ouvrir sur tout et n’importe quoi. SURTOUT n’importe quoi !
Au commencement était l’envie de conserver une trace, de ne pas tout garder  jalousement au fonds d’un placard ; et peut-être, avec un peu de chance, d’intéresser quelques passants. De partager avec eux, ce cri qui résonne à l’intérieur, de lui octroyer quelques instants de liberté. Et peut-être aussi de ne pas faire tout cela pour des prunes !

Au commencement était l’humour. Afin de trouver un style qui me soit propre, d’échapper non seulement à la gravité, mais aussi au pompeux, au conventionnel et aux artifices de toutes sortes. D’être réellement moi : cynique, grinçante ; parfois vulgaire, et parfois tendre. Mais toujours avec de vrais morceaux de rire à l’intérieur.
Au commencement était l’humour car il est important, voire fondamental, de ne jamais trop se prendre au sérieux.

Au commencement était la curiosité. Car c’est, évidemment, bien plus valorisant que « la naïveté ». Au commencement était le désir de cueillir le grotesque en toutes choses ; d’explorer avec la même frénésie le quotidien, les sentiers inconnus et les tréfonds de l’inconscient. Au commencement était la curiosité de disséquer le bon et le moins bon, le con et le très con, l’abstrait et l’essentiel, les sentiments et les évènements… Au commencement était donc la curiosité pour toutes les loufoqueries qui ont eu le malheur de me passer par la tête.

Au commencement était l’amour. Comprendre ce qui se passe à l’intérieur, ce qui assaisonne la vie ; la rend tour à tour supportable et insoutenable. Au commencement était l’amour des histoires, des contes, des coups de gueule, des articles torchés à la va-vite sur un rebord de table, des chroniques rigolotes, des digressions sans queue ni tête, des anecdotes farfelues, réelles ou inventées…

Mais le commencement est bien loin à présent. Six ans, sur internet, c’est presque un siècle en âge humain ! L’amour est là, parfois ténu mais jamais absent. L’humour s’efforce de garder le cape, malgré les coups de poignards dans le dos que lui assène la vie. Pour ce qui est de la curiosité, par contre… une certaine lassitude l’a gagnée et elle s’octroie, semble-t-il, des vacances prolongées. Quant à l’envie ! Que dire si ce n’est qu’elle lorgne avidement un tout autre pied-à-terre ? Un lieu bien plus vaste, bien plus dépaysant et totalement prenant.

Vous l’avez peut-être compris, si commencement il y a, c’est qu’il doit nécessairement y avoir fin. Aujourd’hui, cet espace de création n’est plus aussi dynamique, aussi bourré d’envie, d’humour et de curiosité que je le souhaitais au départ. Il est, comme qui dirait, à l’abandon. C’est entièrement ma faute, mais je me refuse de le laisser mourir en silence, comme si de rien n’était.
Cela ne signifie pas que l’écriture ne me passionne plus ; simplement que j’ai besoin de me consacrer à quelque chose de différent. Un roman, peut-être, qui me trotte dans la tête depuis le début de l’année. Un journal, pourquoi pas, même si j’ai toujours cru que c’était une preuve navrante de narcissisme (mais n’est-on pas toujours un peu narcissique quand on écrit ?). Peut-être même un podcast en duo, projet ambitieux qui nous avait séduites, mais que nous avons depuis laissé en friche…
Bref, il y a tant de choses à faire et tellement de monde sur Internet : à quoi bon suivre un chemin déjà embouteillé ? Je vais plutôt me perdre en rase-campagne : ce sera plus amusant !

Qui que vous soyez : amis, famille, connaissances de connaissances ou parfaits inconnus… ce fut un honneur de vous distraire pendant vos errances informatiques. Ce ne sera peut-être pas la dernière fois : après tout, pour user d’une métaphore usée jusqu’à la corde : le phœnix peut renaître de ses cendres ! …du moins si le cœur lui en dit.

Bonne route à vous ! Et soyez sages !